La prise en charge du tabagisme : un enjeu systémique ? Le modèle des Lieux de santé sans tabac
Nathalie Lajzerowicz 1, Alice Deschenau 2, Karine Gallopel-Morvan 3
1.Médecin addictologue, Hôpital Suburbain du Bouscat, Université de Bordeaux, administratrice de la Société francophone
de tabacologie
2.Psychiatre, Cheffe de service, CH Paul Guiraud, Villejuif, présidente de la Société francophone de tabacologie
3.École des Hautes Études en Santé Publique (EHESP), RSMS INSERM U1309 et ARENES (UMR CNRS 6051), Rennes
Le tabagisme est encore trop souvent perçu en santé comme un facteur de risque modifiable et non comme un trouble chronique nécessitant un accompagnement soutenu. Et quand elle est prise en considération, la prise en charge de la personne fumeuse est davantage envisagée comme relevant d’un soin individuel plutôt que d’une approche collective systémique. Pourtant, les arguments pour
changer de paradigme existent, et des solutions aussi : la généralisation des Lieux de santé sans tabac est, à ce titre, pertinente.
Si on ajoute aux dépenses de santé liées au tabac, le coût social associé à la perte de qualité de vie et aux décès prématurés, le coût total du tabagisme est estimé en 2019 à 156 Mds€ [1], supérieur à celui de l’alcool et des drogues illicites (tableau 1).
Ces chiffres exorbitants se situent bien au-delà des gains rapportés à l’État par les taxes – 13 Mds€ – même si ceux-ci sont accrus par le non-versement de près de 3 Mds€ de retraites économisées par la mort précoce d’un consommateur régulier sur deux.
En 2023, on estime que plus de 68 000 vies ont été perdues à cause du tabac [2].
Des conséquences sanitaires très larges
Au-delà des risques cardiovasculaires, bronchopulmonaires et des cancers (poumon et vessie, mais aussi sein, colon, prostate, pancréas, mélanome…)
attribués depuis longtemps au tabac, on reconnaît désormais l’impact indiscutable du tabagisme sur le diabète, les pathologies de la grossesse, les lésions ostéoarticulaires, les maladies auto-immunes, les infections chroniques… [3,4] non prises en compte dans les évaluations épidémiologiques précédentes. Les pathologies mentales, et notamment l’anxiodépression, sont également nettement associées au tabagisme actif [5]. On connaît également sa responsabilité dans les rechutes vers d’autres addictions, notamment celle à l’alcool [6,7].
La consommation de tabac a, de plus, un impact fortement délétère sur la prise en charge de nombreuses maladies, soit parce qu’elle en constitue le principal facteur de risque (HTA résistante, diabète résistant, maladies auto-immunes résistantes, dépression résistante…), soit parce que la fumée du tabac réduit l’effet des traitements par interactions médicamenteuses [8] : psychotropes, anti-hypertenseurs, anticoagulants, antibiotiques, chimiothérapies, insuline, immunosuppresseurs…
Ainsi, c’est toute l’activité quotidienne des médecins généralistes qui est très fortement accrue par le tabagisme de leurs patients, tout comme l’activité déjà surchargée des spécialités cliniques (chirurgiens, cardiologues, pneumologues, oncologues…), et des spécialités d’explorations (anatomopathologie, imagerie…) : ce sont aussi les séjours hospitaliers qui sont impactés par le tabagisme des patients pris en charge avec des hospitalisations prolongées, des rechutes et ré hospitalisations, des échecs thérapeutiques, et des complications post-opératoires nécessitant des reprises chirurgicales [9].




